lundi 10 février 2014

Chiara Carrer raconte Ilustrarte 2014


Depuis 1990, Chiara Carrer a illustré plus d’une centaine de livres et d’albums. Née à Venise, elle est diplômée des Beaux-Arts de Rome, où elle a aussi étudié la sérigraphie à l’Ecole San Giacomo.

ICI sa bibliographie complète.

© Chiara Carrer - La joie de lire 

Parmi les prix qu’elle a reçus, notons la mention d’honneur à Ilustrarte en 2003 avec Le Lutin des chiffres (La joie de lire, 2002) et en 2007 avec La bambina e il Lupo (Topipittori, 2005).  


© Chiara Carrer - Topipittori

En 2013, elle fait partie du jury - avec Carll Cneut, illustrateur belge, Valerio Vidali, Grand Prix Ilustrarte 2012, et Ewa Stiasny, editrice - de cette manifestation qui a choisi parmi 2.000 participants depuis 72 pays les lauréats de l’édition 2014.


Grand Prix 2014 : Johanna Benz (Allemagne)
Mentions d'honneur : Diego Bianki (Argentine) et Urzsula Palusinska (Pologne)
  
Comment s’est déroulée la sélection ?
Il y a eu un choix préliminaire effectué par les organisateurs. En deux jours, il aurait fallu choisir entre 6.000 images ! De toute façon, les membres du jury ont regardé aussi brièvement les œuvres éliminées. On a repris deux dossiers. Dans une première phase, chaque juré a regardé les illustrations en solitaire, en attribuant aux différents dossiers un chiffre entre 1 et 3. Les illustrateurs qui avaient reçu des 3 étaient automatiquement retenus. Pour les autres, il a fallu en discuter tous ensemble. De toute façon, il faut préciser que faire parti d’un jury est plus facile que participer à une sélection. On ne risque rien ! (Rires)  

© Johanna Benz - Ilustrarte 2014

Comment êtes-vous arrivés au trois finalistes ?
Nous avons choisi Diego Bianki pour son ironie et son humour. Son travail nous a paru innovateur avec tous ses personnages dessinés sur des boîtes qui, à leur tour, composaient de nouvelles formes. Urzsula Palusinska a présenté une recherche très graphique, avec des personnages minimalistes, à l’esprit presque cruel. Finalement, on a décidé de faire gagner Johanna Benz pour la qualité de son travail et la liberté avec laquelle elle se sert des différentes techniques. Quand on regarde ses images, il y a une émotion qui se manifeste tout de suite, une joie de vivre et un sens du grotesque extraordinaires. Le petit plus qui l’a fait gagné est son jeune âge. 

Quels ont été les éléments déterminants pour qu’un illustrateur puisse être retenu ?
Il y a eu surtout la considération de l’originalité du point de vue. La technique devenait intéressante quand elle exprimait un contenu. D’habitude, pour un observateur lambda, c’est plutôt la virtuosité de l’exécution qui le fascine. Parfois, cela arrive aussi à des professionnels. Quand il n’y a pas assez d’images, ou de temps, pour évaluer le travail d’un artiste, on risque de se laisser emporter par des critères plus superficiels. 

© Diego Bianki - Ilustrarte 2014

Comment jugez-vous cette sélection ? Quelles tendances peut-on y lire ?
Il me semble qu’on peut parler de retour à des techniques plus traditionnelles et à un certain type de gestualité. Il y a comme la nécessité de revenir aux sources, à la matérialité des choses et des lieux. La nature est très présente, les images sont pleines de plantes. Il y a aussi un aspect très intime, qui se manifeste à travers l’utilisation du crayon. S’il y a des couleurs, ils sont de teintes pastel. C’est aussi une obsession de juxtaposer autant de signes les uns à coté des autres. Cela exprime une espèce d’apnée de la pensée. 

Avez-vous remarqué des spécificités qu’on pourrait définir comme « nationales » ?
Même si aujourd’hui on a plus l’occasion de voyager, on grandit dans un contexte spécifique. Les images que les artistes créent sont profondément influencées par l’âme du pays dans lequel ils naissent. Pour ce qui concerne l’Italie, on pourrait utiliser trois adjectifs pour qualifier les illustrateurs : affectés, virtuoses, peureux.
 
Mais ils ont peur de quoi ?
Surtout de rompre des schémas et des formes. Nous exprimons un grand manque de confiance qui se manifeste aussi dans la recherche de la perfection. Mais elle limite la créativité. 

Vous avez été aussi membre du jury à la Foire internationale de Bologne. Quelles différences avez-vous remarqué ?
Il y en a une fondamentale. Tous peuvent participer à n’importe quel concours, mais le faire à celui de Bologne, donne le droit d’avoir un billet d’entrée gratuite à la Foire. Malheureusement, c’est la seule chose qui intéresse beaucoup de monde. 

© Urzsula Palusinska - Ilustrarte 2014

Des conseils pour un jeune illustrateur ?
Se concentrer trop sur la technique enlève parfois des énergies importantes à l’expression du message qu’on veut communiquer. Il arrive souvent que derrière des virtuosités excellentes, il n’y ait pas une vraie pensée. Certainement, il y a aussi des cas où un grand artiste s’exprime à travers la parfaite maîtrise d’une technique. Je pense, par exemple, à Roberto Innocenti. Même si, parmi ses livres, celui que je préfère est L’Auberge de Nulle Part (Gallimard), où il exprime tous ses silences, ses surréalismes, ses pauses. C’est un livre plus rapide et frais. Jusqu’à il y a quelques années, il n’y avait pas en Italie d’écoles d’illustration. Il fallait aller voir des expositions, acheter des livres, travailler beaucoup. C’était tout. Je trouve que c’est très important d’étudier l’histoire de l’art et de l’illustration. Vu que l’instinct nous mène naturellement vers ce qui nous intéresse, on risque de s’arrêter à copier ceux qui sont à la mode. Copier fait partie du processus normal de l’apprentissage. Bien évidemment, il ne faut pas arriver à plagier le travail d’un autre. 

Quels sont les éléments dont il doit tenir compte, s’il veut participer à des concours ?
Dans ce cas, qu’il prenne d’abord le temps d’étudier le panorama de l’illustration international et de comprendre quelle est l’identité de la manifestation pour laquelle il veut postuler. Un dernier conseil. Il ne faudrait jamais travailler sur le texte d’un ami ou d’un membre de sa famille qui «écrit ». Mieux vaut se confronter avec une histoire importante dont la présence d’un sens profond est assurée. Comme les contes, par exemple !