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jeudi 20 février 2014

Sylvia Lespiègle - Le correspondant, de Marika Maijala et Juha Virta, Cambourakis


 
© Marika Maijala - Cambourakis 2014

Sylvia est assise devant la fenêtre. Enrhumée, elle regarde la neige de mars qui tombe lentement. C’est ainsi qu’elle remarque dans la maison d’en face un garçon à l’air triste et ennuyé. Comme Sylvia le découvre bientôt, il a une jambe immobilisée par un plâtre. La fillette décide alors d’écrire une lettre à celui qu’elle a choisi comme nouveau compagnon de jeu.
Sylvia Lespiègle - Le correspondant raconte l’histoire de la rencontre entre deux enfants, du début de leur amitié et de leurs aventures communes. Quelles soient réelles ou imaginées, peu importe. Bien au contraire. C’est qui compte, c’est en fait le lien qui se crée entre Sylvia et Lucas, et qui donne naissance à une dimension presque parallèle où la fantaisie fait irruption dans le quotidien. Un mécanisme typiquement enfantin.
En somme, cet ouvrage est un livre remarquable sous différents points de vues. D’abord, le format : 135x330 mm, soit un rectangle très allongé, qui contient des illustrations occupant chacune une double page. Les images aux couleurs pastel s’imposent au regard du lecteur par leur richesse. Remplies de détails, elles ne se contentent pas d’illustrer l’histoire. Elles ajoutent de nombreuses informations à la narration bien construite de Juha Virta, qui se permet d’ailleurs un clin d’œil final à Citizen Kane. La luge de Sylvia s’appelle en effet Rose, tandis que celle du héros du film d’Orson Wells porte le nom de Rosebud. A travers ses dessins délicats, la Finlandaise Marika Maijala parle des caractères des personnages, présente leurs vies qui se rapprochent de celle du lecteur, mais qui se déroulent dans un environnement complètement diffèrent, comme peut l’être un pays d’Europe du Nord. 

Juha Virta et Marika Maijala
Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen
Cambourakis, 2014


© Marika Maijala - Cambourakis 2014
© Marika Maijala - Cambourakis 2014

lundi 17 février 2014

L’illustratrice voyageuse: Eva Montanari


Après des études d’illustration à l’Istituto europeo di design (IED) à Milan, Eva Montanari commence à publier en Italie, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Espagne, Japon et Taiwan. Ses livres sont aussi traduits au Portugal, en Turquie, Finlande, Argentine et Thaïlande.


ICI sa bibliographie complète.
 
Elle collabore aussi avec différents magazines et réalise des affiches et des calendriers. Eva Montanari anime plusieurs cours d’illustration en Italie et à l’étranger.

Son dernier livre sur Matisse a été réalisé à l’occasion de la grande rétrospective que la ville de Ferrara dédie au peintre et qui ouvre ses portes le 22 février. 

© Eva Montanari

Comment avez-vous géré la confrontation avec un artiste comme Matisse ?
J’ai récupéré d’abord tous les livres et les catalogues disponibles. Ensuite, j’ai fait des recherches sur internet et j’ai regardé beaucoup de documentaires sur le sujet. Il s’agit d’un livre de commande. Pourtant, j’ai été libre de choisir tout, du nombre de pages au format, du style à la technique à utiliser, jusqu’à la façon de traiter le personnage. J’ai pu décider si je voulais raconter Matisse sous le point de vue biographique ou poétique, si je souhaitais être descriptive ou synthétique.
J’ai beaucoup étudié sa biographie et son œuvre, mais finalement j’ai concentré toute mon attention sur le mot que j’avais associé au peintre quand je l’avais découvert pour la première fois : c’est-à-dire la « joie ». Cela a été mon point de départ. C’est à « elle » que j’ai donné la parole pour lui faire raconter Matisse.

Quelle technique avez-vous utilisé ?
Comme le faisait déjà Matisse, j’ai décidé de découper et de coller du papier que j’avais précédemment coloré. J’ai enrichi cette technique avec des pastels, des acryliques et des craies. Dans les pages où je raconte le passage de Matisse au collage, j’ai essayé de raconter cette transition de la façon la plus pure possible. 



© Eva Montanari


A chaque page, on remarque la présence d’un chat qui cache derrière lui un autre personnage. On trouve souvent cet animal dans vos albums…
C’est vrai, c’est un élément qui revient très souvent chez moi. Dans ce livre, il y a aussi un oiseau et un poisson. Chacun d’entre eux représente une couleur primaire. J’ai repéré ces trois personnages dans plusieurs photos en noir et blanc du peintre et j’ai décidé d’en faire des guides pour la narration. C’est une suggestion. Le lecteur peut imaginer qu’un de ces trois animaux raconte l’histoire à la première personne. Le chat est celui qu’on perçoit comme étant le plus malin et mystérieux. 



© Eva Montanari

Ce n’est pas la première fois que vous réalisez un livre sur un artiste. Il y avait déjà eu Degas…
Je ne sais pas si c’est une volonté précise de ma part ou un simple hasard. Le livre sur Degas était né par la fascination que j’avais pour un de ses tableaux, la Classe de danse. En premier plan, il y a une danseuse qui se gratte paresseusement le dos. Maintenant, je travaille sur un livre à propos d’un autre artiste.

Essayez-vous d’élaborer une espèce d’héritage ou, simplement, de faire connaître des personnalités que vous aimez ?
J’ai peut-être juste envie de raconter à travers des albums illustrés des parcours artistiques qui contiennent des indices, des suggestions, des possibilités. Travailler sur ces livres m’a permis d’observer, de fouiller et de réinterpréter la vie de ces grands artistes. J’ai été poussée à faire des expériences. Par exemple, je n’avais jamais utilisé les craies avant de travailler sur l’album de Degas. Grâce à Matisse, j’ai reçu une grande leçon de révolution créative.

Quels sont vos illustrateurs préférés ? Et les écrivains ?
C’est une question à laquelle j’ai répondu beaucoup de fois. Je ne me souviens pas si j’ai toujours cité les mêmes noms. Car la liste est très longue et à chaque nouvelle découverte, j’ajoute un nom ! L’illustratrice qui m’a fascinée le plus quand j’étais étudiante a été l’illustratrice Lisbeth Zwerger. Je pense que c’était à cause de la leçon d’économie de moyens d’expression et de la propreté qu’elle donne avec chacune de ses images. Deux caractéristiques si lointaines de ma façon de raconter ! Ces derniers temps, par contre, je suis beaucoup plus influencée par la peinture.
Parmi les écrivains, si je devais en nommer seulement un, je parlerais d’Italo Calvino… Ou peut-être d’Elsa Morante ? C’est difficile de choisir et je n’aime pas tellement cela. J’aime aussi beaucoup d’auteurs catalogués « jeunesse ».


© Eva Montanari

Comment naissent vos histoires ? Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Chacune nait différemment, d’une curiosité ou d’une obsession qui m’accompagne jusqu’au moment où je ne l’ai pas transformée en narration. Les sources précises, je ne saurais pas les indiquer. C’est sûr que je lis et regarde énormément de livres. Mes sources sont des images, mais aussi des personnes. J’aime les gens et j’adore imaginer et réfléchir sur leurs propres expériences comme si c’étaient les miennes.

Pourriez-vous nous décrire votre atelier ? Quelle est la première chose que vous faites quand vous vous asseyez à votre table à dessin ?
Si je dois être sincère, la première chose que je fais quand je rentre dans mon atelier c’est d’ouvrir les fenêtres ou d’allumer la lumière, si il fait trop noir dehors. Puis, je traîne un peu sur l’ordinateur. C’est seulement après que je trouve la concentration pour commencer à dessiner. Mon atelier est très grand, avec deux tables, une grande bibliothèque et une fenêtre qui s’ouvre sur le jardin. C’est le lieu où j’élabore mes projets, où je trouve la solution. C’est où je peux me permettre d’essayer toutes les techniques, où je peux me salir de la tête aux pieds. Mais ce n’est pas toujours là que j’ai l’inspiration. Pendant l’été, par exemple, je déménage au parc ou sur la table d’un bar sur la plage. Là, d’abord je me promène le long de la mer, puis je commence à dessiner. Parfois, je vais travailler chez des copains ou dans des bibliothèques, pour avoir la possibilité de regarder de nouveaux livres ou de parler et de me confronter à d’autres personnes. Pendant que je voyage, mon atelier est le carnet que je tiens entre les mains. Ils sont tout aussi importants l’un que l’autre.


© Eva Montanari

Vous êtes aussi sculptrice. Pourriez-vous nous parler de cette facette moins connue de votre travail ?
Si je n’avais pas dans mon atelier tout l’espace dont je dispose, tous les outils que je possède, il serait difficile de faire des expériences dans ce domaine. J’ai commencé car j’avais envie de voir vivre mon travail en trois dimensions. J’utilise une technique mixte et les matériaux avec lesquels je finalise mes travaux sont les mêmes que pour mes illustrations.



© Eva Montanari

Vous donnez beaucoup de cours d’illustration. Quelles choses essayez-vous d’enseigner ? Qu’est-ce que vous avez appris ?
Les personnes me fascinent, mais le travail d’un auteur est très solitaire. Depuis huit ans, je donne donc des cours d’illustrations en Italie ou à l’étranger pendant lesquels j’essaye d’expliquer comment construire un album. J’encourage d’habitude mes étudiants à développer un projet personnel. C’est quelque chose qui m’a permis de rencontrer beaucoup de gens différents, avec du potentiel qui est encore tout à découvrir. Cette activité me montre aussi comment des suggestions proposées en classe peuvent ensuite être élaborées d’une façon imprévisible par chacun de mes étudiants. Cela ouvre énormément l’éventail des possibilités.

Avez-vous jamais souffert du syndrome de la page blanche ?
Non, car, comme je le disais toute à l’heure, dans mon atelier j’ai plein de carnets des suggestions à développer. Par contre, j’ai souffert du syndrome de la dispersion des énergies. L’inspiration est fondamentale, mais la concentration pour finaliser un projet et lui donner une forme précise, l’est tout autant.
 
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je suis en train de réaliser un livre sur un des artistes qui m’a le plus fasciné. Mais pour l’instant, je garde le secret en continuant à avancer.


Pourriez-vous analyser une de vos images ?
Il s’agit d’une illustration pour un livre sur lequel je travaille en ce moment. Il est intitulé The Tortoise and the Hare et sortira chez Grimm Press. L’image est réalisée avec une technique mixte : acrylique, huile et pastel sur papier. Elle arrive vers la fin du livre et a la fonction de créer un raccord avec les précédentes illustrations. Cette image dévoile le paysage où la narration se déroule. Pour mieux comprendre son rôle, je montre aussi une des pages de croquis qui la précède. Il s’agit, par contre, d’une vision très précise. Les couleurs sont très chaudes. Je voulais que ce soit une image d’atmosphère, avec de nombreux détails à découvrir. J’ai été inspiré par les peintres Benozzo Gozzoli, Beato Angelico, mais aussi Giotto.


© Eva Montanari

© Eva Montanari 
 
Benozzo Gozzoli. Cappella dei Magi, Palazzo Medici Ricciardi à Florence

vendredi 14 février 2014

Festival Tout-Petits Cinéma : 7e édition aux Forum des images




Du 15 au 23 février 2014, le Forum des images, aux Halles à Paris, organise un événement dédié aux plus petits (entre 18 mois et 4 ans). La 7e édition du festival Tout-Petits Cinéma propose une initiation aux merveilles du 7e art à travers la projection de films d’animation. Des ateliers seront également mis en place tout au long de la semaine. Musiciens, conteurs ou encore plasticiens accompagnerons chaque rendez-vous dont la durée a été pensée et adaptée à la capacité d’attention des petits.

Tarifs : 5,50 euros (enfant) ; 7 euros (adulte)

ICI pour le programme.

©Suomen Elokuvakontakti Ry

mercredi 12 février 2014

Quand la politique s’attaque à la littérature jeunesse : le parallèle entre la France et l’Italie


Les hommes politiques fouinent parfois dans les livres et lancent des chasses aux sorcières. Cela est récemment arrivé en France et en Italie. Au même moment, mais pas avec les même dynamiques. 


En France

"Quand j'ai vu ça, mon sang n'a fait qu'un tour."

Depuis le dimanche 9 février, l’invective lancée par Jean-François Copé, président de l’UMP, contre le livre Tous à poil ! (Rouergue, 2011) a fait le tour des medias et des réseaux sociaux. Pour un petit résumé de la polémique, ICI.

Nombreuses ont été les réactions :

- d’un des auteurs - Claire Franek et Marc Daniau (ICI) ;

- de Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (ICI) ;

- de l’association Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse (ICI).

Et si le résultat de cette polémique était l’augmentation des ventes de ce titre, paru il y a désormais trois ans ? C’est d’ores et déjà le cas (ICI).

En Italie

Abordons le sujet en traduisant le début d’une lettre envoyée par deux libraires à d’autres figures professionnelles qui gravitent autour du livre jeunesse.

Bonjour à tous,

Nous sommes Nicola Fuochi et Vera Bellotto de la librairie « Il libro con gli stivali » à Mestre (près de Venise).
Nous avons décidé d’écrire et d’adresser ce mail à des éditeurs, des auteurs, des libraires et des professeurs pour dénoncer un épisode qui nécessite la mobilisation de tous ceux qui croient en la lecture et l’école comme valeurs pour l’individu et la société.
[…]
La mairie de Venise nous a contacté en novembre 2013 pour nous demander un devis pour l’achat d’un certain nombre de livres. La liste a été rédigée dans le cadre d’un projet appelé « Lire au-delà des stéréotypes ».

Ainsi a commencé l’affaire qui enflamme aujourd’hui les débats. Camilla Seibezzi, déléguée aux droits civils et aux politiques anti-discriminations de la mairie de Venise, est la promotrice d’un projet qui prévoit l’achat de livres pour 10 crèches et 36 écoles primaires de la ville. Mais la démarche ne semble pas être appréciée, car les réactions négatives ne tardent pas à arriver. En première ligne, Tiziana Agostini, conseillère municipale. « Les plus petits ne doivent pas être utilisés comme drapeaux politiques » a-t-elle déclaré. « Il faut tenir compte de différentes sensibilités dans notre société ». Vu qu’il s’agit d’une liste conçue pour lutter contre le racisme et la discrimination sexuelle, on peut y trouver des livres comme Il grande grosso libro delle famiglie (Lo Stampatello), qui décrit les différentes formes de famille possibles, Piccolo uovo (Lo Stampatello), illustré par Altan, à propos de la procréation médicalement assistée, ou encore E con Tango siamo in tre (Edizioni Junior), où deux pingouins mâles s’occupent d’un œuf. Mais la polémique a été reprise par différents journaux dans des articles aux tons bien différents.

Quelques titres :

- La mairie de Venise distribue des fables gays dans les crèches et les écoles ;
- Fables gays dans les crèches de Venise : polémique à la mairie ;

Mais revenons à la liste de livres incriminés.

« Nous pourrions faire de l’ironie facile » disent les libraires spécialisés Nicola Fuochi e Vera Bellotto. « Citer, parmi les autres, Piccolo blu e Piccolo giallo de Leo Lionni et affirmer qu’il s’agit d’une histoire gay ! Mais cela ne nous intéresse pas de jeter de l’huile sur le feu. Quand nous avons reçu la liste pour procéder à l’achat des livres, nous avons eu l’impression d’avoir entre les mains un travail tout à fait équilibré, avec des titres qui traitent les différents sujets avec délicatesse et élégance. Nous avons aujourd’hui l’impression que toutes les déclarations se basent sur une ignorance du contenu des textes et des albums cités ».


On ajoute quelques autres titres incriminés qui figurent sur la liste pour les crèches :

- Leo Lionni, Piccolo blu e piccolo giallo, Babalibri 
- Leo Lionni, Guizzino, Babalibri
- Katrin Stangl, Forte come un orso, Topipittori 
- Ophelie Texier, Jean a deux mamans, Ecole de Loisirs
- Mario Ramos, Sono io il più bello, Babalibri 
- Eric Battut, Rosso micione, Bohem Press
- Armelle Modéré, Didier Dufresne, Il sonnellino, Lapis

lundi 10 février 2014

Chiara Carrer raconte Ilustrarte 2014


Depuis 1990, Chiara Carrer a illustré plus d’une centaine de livres et d’albums. Née à Venise, elle est diplômée des Beaux-Arts de Rome, où elle a aussi étudié la sérigraphie à l’Ecole San Giacomo.

ICI sa bibliographie complète.

© Chiara Carrer - La joie de lire 

Parmi les prix qu’elle a reçus, notons la mention d’honneur à Ilustrarte en 2003 avec Le Lutin des chiffres (La joie de lire, 2002) et en 2007 avec La bambina e il Lupo (Topipittori, 2005).  


© Chiara Carrer - Topipittori

En 2013, elle fait partie du jury - avec Carll Cneut, illustrateur belge, Valerio Vidali, Grand Prix Ilustrarte 2012, et Ewa Stiasny, editrice - de cette manifestation qui a choisi parmi 2.000 participants depuis 72 pays les lauréats de l’édition 2014.


Grand Prix 2014 : Johanna Benz (Allemagne)
Mentions d'honneur : Diego Bianki (Argentine) et Urzsula Palusinska (Pologne)
  
Comment s’est déroulée la sélection ?
Il y a eu un choix préliminaire effectué par les organisateurs. En deux jours, il aurait fallu choisir entre 6.000 images ! De toute façon, les membres du jury ont regardé aussi brièvement les œuvres éliminées. On a repris deux dossiers. Dans une première phase, chaque juré a regardé les illustrations en solitaire, en attribuant aux différents dossiers un chiffre entre 1 et 3. Les illustrateurs qui avaient reçu des 3 étaient automatiquement retenus. Pour les autres, il a fallu en discuter tous ensemble. De toute façon, il faut préciser que faire parti d’un jury est plus facile que participer à une sélection. On ne risque rien ! (Rires)  

© Johanna Benz - Ilustrarte 2014

Comment êtes-vous arrivés au trois finalistes ?
Nous avons choisi Diego Bianki pour son ironie et son humour. Son travail nous a paru innovateur avec tous ses personnages dessinés sur des boîtes qui, à leur tour, composaient de nouvelles formes. Urzsula Palusinska a présenté une recherche très graphique, avec des personnages minimalistes, à l’esprit presque cruel. Finalement, on a décidé de faire gagner Johanna Benz pour la qualité de son travail et la liberté avec laquelle elle se sert des différentes techniques. Quand on regarde ses images, il y a une émotion qui se manifeste tout de suite, une joie de vivre et un sens du grotesque extraordinaires. Le petit plus qui l’a fait gagné est son jeune âge. 

Quels ont été les éléments déterminants pour qu’un illustrateur puisse être retenu ?
Il y a eu surtout la considération de l’originalité du point de vue. La technique devenait intéressante quand elle exprimait un contenu. D’habitude, pour un observateur lambda, c’est plutôt la virtuosité de l’exécution qui le fascine. Parfois, cela arrive aussi à des professionnels. Quand il n’y a pas assez d’images, ou de temps, pour évaluer le travail d’un artiste, on risque de se laisser emporter par des critères plus superficiels. 

© Diego Bianki - Ilustrarte 2014

Comment jugez-vous cette sélection ? Quelles tendances peut-on y lire ?
Il me semble qu’on peut parler de retour à des techniques plus traditionnelles et à un certain type de gestualité. Il y a comme la nécessité de revenir aux sources, à la matérialité des choses et des lieux. La nature est très présente, les images sont pleines de plantes. Il y a aussi un aspect très intime, qui se manifeste à travers l’utilisation du crayon. S’il y a des couleurs, ils sont de teintes pastel. C’est aussi une obsession de juxtaposer autant de signes les uns à coté des autres. Cela exprime une espèce d’apnée de la pensée. 

Avez-vous remarqué des spécificités qu’on pourrait définir comme « nationales » ?
Même si aujourd’hui on a plus l’occasion de voyager, on grandit dans un contexte spécifique. Les images que les artistes créent sont profondément influencées par l’âme du pays dans lequel ils naissent. Pour ce qui concerne l’Italie, on pourrait utiliser trois adjectifs pour qualifier les illustrateurs : affectés, virtuoses, peureux.
 
Mais ils ont peur de quoi ?
Surtout de rompre des schémas et des formes. Nous exprimons un grand manque de confiance qui se manifeste aussi dans la recherche de la perfection. Mais elle limite la créativité. 

Vous avez été aussi membre du jury à la Foire internationale de Bologne. Quelles différences avez-vous remarqué ?
Il y en a une fondamentale. Tous peuvent participer à n’importe quel concours, mais le faire à celui de Bologne, donne le droit d’avoir un billet d’entrée gratuite à la Foire. Malheureusement, c’est la seule chose qui intéresse beaucoup de monde. 

© Urzsula Palusinska - Ilustrarte 2014

Des conseils pour un jeune illustrateur ?
Se concentrer trop sur la technique enlève parfois des énergies importantes à l’expression du message qu’on veut communiquer. Il arrive souvent que derrière des virtuosités excellentes, il n’y ait pas une vraie pensée. Certainement, il y a aussi des cas où un grand artiste s’exprime à travers la parfaite maîtrise d’une technique. Je pense, par exemple, à Roberto Innocenti. Même si, parmi ses livres, celui que je préfère est L’Auberge de Nulle Part (Gallimard), où il exprime tous ses silences, ses surréalismes, ses pauses. C’est un livre plus rapide et frais. Jusqu’à il y a quelques années, il n’y avait pas en Italie d’écoles d’illustration. Il fallait aller voir des expositions, acheter des livres, travailler beaucoup. C’était tout. Je trouve que c’est très important d’étudier l’histoire de l’art et de l’illustration. Vu que l’instinct nous mène naturellement vers ce qui nous intéresse, on risque de s’arrêter à copier ceux qui sont à la mode. Copier fait partie du processus normal de l’apprentissage. Bien évidemment, il ne faut pas arriver à plagier le travail d’un autre. 

Quels sont les éléments dont il doit tenir compte, s’il veut participer à des concours ?
Dans ce cas, qu’il prenne d’abord le temps d’étudier le panorama de l’illustration international et de comprendre quelle est l’identité de la manifestation pour laquelle il veut postuler. Un dernier conseil. Il ne faudrait jamais travailler sur le texte d’un ami ou d’un membre de sa famille qui «écrit ». Mieux vaut se confronter avec une histoire importante dont la présence d’un sens profond est assurée. Comme les contes, par exemple !

lundi 3 février 2014

Le monde des applications : Paramecio Studio



A chacun le sien © Paramecio - Kite/Passepartout
 
Fondée par Lorenzo Bruni Pirani, Zak Baldisserotto, Giambattista et Moccolo, Paramecio est une entreprise jeune et dynamique basée à Ferrara, en Italie. Elle a un rapport privilégié avec la maison d’édition Kite/Passepartout*. Nous rencontrons aujourd’hui Lorenzo Bruni Pirani pour parler de ce studio de développement d’applications et de la réalité contemporaine du marché.

Quand Paramecio studio est-il nait ?
En 2011, j’ai décidé d’unir les compétences acquises dans les domaines du graphisme et de la programmation web avec mes passions, c’est-à-dire la musique, l’animation et l’illustration. Depuis que je suis enfant, j’aime la magie de l’animation, le souffle vital qu’un trait de crayon, un peu de sable ou de la pâte à modeler peuvent véhiculer. Quand finalement je termine un travail et je le vois vivre dans les mains d’un enfant, j’oublie les heures passées devant l’écran, les yeux qui deviennent rouges et les crises de nerfs pour une ligne de code qui ne veut pas obéir.

Paramecio : pourquoi avez-vous choisi ce nom ?
La paramécie est un organisme unicellulaire et pourtant très complexe. Je l’ai découvert pendant les leçons de biologie au lycée. Je l’ai trouvé très sympa et je lui ai dédié une chanson ! Quand j’ai décidé de me lancer dans cette nouvelle aventure, le nom « Paramécie » est sorti un peu comme une blague. Après, avec les autres membres de mon équipe, on s’est dit : pourquoi pas ? Au final, nous sommes une petite structure avec une grande capacité d’adaptation et avec les compétences nécessaires pour nager dans l’océan des applications. Très certainement, au moment de la création de la société, si on avait demandé à un expert de marketing, il nous aurait déconseillé de choisir « Paramécie » !

Rouge comme l'amour © Paramecio - Kite/Passepartout


Pourriez-vous nous décrire le panorama national et international des applications ?
Le premier mot qui me vient à l’esprit est : une jungle sauvage. La facilité avec laquelle on peut créer et distribuer ce type de produits explique que l’on peut trouver des choses très différentes les unes des autres. Des milliers de titres de très mauvaise qualité côtoient des perles d’intelligence et créativité.

Quelle est la différence entre une application et un ebook ?
Le terme « app » a été inventé par Steve Jobs pendant une de ses présentations. Concrètement, l’app ou application est un programme qui développe des fonctions sur un dispositif (téléphone, tablette, ordinateur). Par contre, un ebook est un livre dans un format digitale qui nécessite d’un support spécifique pour être lu.

Comment peut-on développer une application ? Des quelles compétences a-t-on besoin ?
Comme pour le cinéma ou la construction immobilière, par exemple, le temps de réalisation peut être très long. Il faut d’abord vérifier qu’il n’y ait pas d’autres applications similaires sur le marché. Après, il faut bien définir sa finalité, ses futurs usagers et ses contenus. C’est à partir de là qu’on évalue les professionnels dont on aura besoin pour les créer : des écrivains, des musiciens, des illustrateurs… Et à la fin, tout passe dans les mains des programmateurs pour qu’ils puissent traduire l’idée en code et la développer pour les différents supports. Bien évidemment, le budget compte énormément. Il est très courant qu’une seule personne s’occupe de plusieurs aspects.

Quels sont les coûts ?
Ils peuvent osciller entre quelques centaines et quelques dizaines de milliers d’euros. Comme tout bien de consommation, le prix est déterminé par des facteurs différents : la qualité du produit ou bien la réputation de la marque. 

Je peux le faire © Paramecio - Kite/Passepartout


Quels sont les modèles économiques ? Le bilan entre dépenses et recettes est-il toujours positif ?
C’est la vraie question, celle que les éditeurs se posent aujourd’hui ; savoir si cela vaut le coup d’investir dans un nouveau secteur alors que le marché est en crise. D’un autre coté, les créatifs et les programmateurs sont fascinés par le mirage d’un nouvel espace de développement et d’enrichissement. Pour l’instant, à part quelques statistiques qui montrent un marché dynamique aux Etats-Unis et une croissance en Europe, la seule considération valable c’est que le nombre de personnes qui ont une tablette continue à augmenter. En plus, produire des applications est relativement moins cher que produire des livres. Il faudrait vraiment que les éditeurs et les développeurs d’applications réfléchissent aux nouvelles formes de synergies qui peuvent être mises en place, plutôt que de se concentrer sur la recherche du meilleur prix.

Comment imaginez-vous le futur à court, moyen et long terme ? Risque-t-on une disparition du livre ?
Je crois que le livre ne disparaîtra pas. C’est ce que je souhaite, du moins ! La technologie qui sert à mémoriser et consulter les données est trop fragile pour lui confier toute notre mémoire culturelle collective. Grâce au papier, nous avons aujourd’hui des textes qui ont traversé les millénaires. Par contre, il y a quelques jours, j’ai essayé d’ouvrir des fichiers sur un CD d’une dizaine d’années et ils étaient illisibles ! Sans parler des problèmes techniques. Une tablette sans batterie peut contenir plusieurs textes auxquels on ne peut pas accéder. Je me demande aussi quel est l’impact écologique de la production et du recyclage de tous ces dispositifs qui se détériorent si vite.

Avec quel auteur rêvez-vous de travailler ?
Mon rêve est de collaborer avec Aardman Studio. J’adore leurs personnages animés en stop motion et leur humour.


Je peux le faire © Paramecio - Kite/Passepartout

Des projets futurs ?
On est en train de développer une applications pour le Children’s Book Fair de Bologne. On a aussi reçu de Kite deux textes très poétiques et très différents l’un de l’autre.  Le premier est très minimaliste et le deuxième très matérialiste. Je dirais même humide ! On parle de produits qui n’ont pas été conçus pour la tablette, mais on va essayer d’aller au-delà de la simple adaptation. Nous ne voulons pas juste transformer un livre en application.

Pourriez-vous choisir une de vos applications et l’analyser ?
Je voudrais parler de « La musique de Bufo », la première application que nous avons réalisée sous commande de Kite edizioni. La démarche a été très importante. Comme je le disais tout à l’heure, nous ne voulions pas juste adapter un livre. Nous avons essayé de voir vivre les illustrations de Roberta Zeta en travaillant surtout sur l’aspect du son, totalement absent dans le livre. Nous avons créé les atmosphères de l’étang, de la nuit pleine d’étoiles, en recherchant les sons de la nature. Vu que la musique est très importante dans le récit, nous en avons fait quasiment un personnage qui partage les moments de tristesse et de joie de Bufo. Dans certains cas, les animations sont liées à la narration ; dans d’autres, il s’agit plutôt de petites surprises qui sont découvertes au hasard. Car il n’y a pas de bons ou de mauvais gestes. La seule chose qui compte, c’est de vouloir s’amuser et de faire des expériences.

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* Valentina Mai, directeur artistique de Kite/Passepartout, décrit ainsi l’engagement de la maison d’édition dans le marché des applications :

« Nous aimons l’aventure et nous croyons qu’il est nécessaire de s’ouvrir aux nouveautés pour grandir. Il faut le faire car l’idée de pouvoir atteindre les lecteurs partout dans le monde nous fascine. Nous ne savons pas encore si nous pourrons en faire plus, mais nous continuerons certainement à en produire. L’objectif est de trouver le temps de développer une idée qui naisse déjà pour ce medium, qui ne soit donc pas l’adaptation d’un livre qui existe… On verra ! ».



© Paramecio - Kite/Passepartout

© Paramecio - Kite/Passepartout